Ile de Sein 1946 Croquis et dessins

Lettres de XL à XH 1946

Enez Sun, le 8 IX 1946

Vieux cher, comme promis je t’écris de “mon île”, mais de “ton” été quel silence !… Je pensais me rendre à Sein aussitôt quitté Argol mais la visite que le général de Gaule devait faire aux iliens ayant été retardée de qq jours à cause de la tempête, j’ai fait escale à Audierne pour attendre la fin de ces festivités? D’après les echos que j’en ai eu ici tout s’est d’ailleurs passé dans la dignité? Tu dois savoir le rôle joué par Sein dans la Résitance de la première heure : 120 iliens, tous les marins valides pour ainsi dire, car l’île est toute petite passant en Angleterre à l’appel de la F. libre, et 30 d’entre eux morts pour un idéal. La race est vraiment courageuse.


Très différente d’Ouessant, aussi basse et plate que l’île de l’épouvante est haute et déchiquetée, Sein à priori n’est pas très picturale. Mais il y a un aspect de désolation extraordinaire qui tient surtout aux mille champs qui la coupent, avec leurs enclos de pierres qui lui donnent l’aspect d’une ville détruite dont seules les fondations resteraient. Certains de ces enclos ont 6 ou 7 pas de largeur sur une dizaine de longueur. Tout ce qui dépasse la hauteur des murets est brûlé par le vent. Tout ici vient de la “grande terre”, à commencer par l’eau douce (il n’y a pas une source sur l’île ni un puits) et à finir par les légumes. Pas question de viande : Il n’y a pas 10 vaches dans toute l’île et les moutons sont aussi rares (5 ou 6) qu’ils sont nombreux à Ouessant.
Toute la vie est groupée dans le bourg (baptisé “ville” en breton dont les “rues” sont les plus étroites que j’ai jamais vues : pour s’y croiser il faut raser les maisons, littéralement on touche les deux murs en étendant les bras. Par contre les maisons n’offrent que peu d’intérêt architectural, à l’image de l’église, d’un “style” pseudo-roman des plus vagues, elles ont malencontreusement poussé en hauteur et cadrent aussi peu que possible avec le caractère de l’île.
Mais le grand charme de Sein réside, et ce n’est pas une légende, dans ses îliennes. Vieilles
décharnées au corsage croisé très ajusté et aux jupes d’une ampleur qui dans le vent donne des drapés splendides, jeunes au visage d’une grande noblesse un peu mélancolique, avec des yeux aux paupières un peu tirées vers les tempes comme je les aime.
J’ai réussi à faire poser une vieille malgré ses protestations, et quelques jeunes, dont deux vraies beautés beaucoup plus facilement, pour le reste j’ai rempli de nombreuses feuilles de croquis à la dérobée, tu peux m’en croire et je reviendrai avec une bonne moisson.
Ajoute que, du point de vue de l’ambiance, je n’ai pas dit vingt mots de français depuis que je suis ici, les enfants eux-mêmes lorsqu’ils viennent me voir travailler ne m’adressent la parole qu’en breton, un breton excellent d’ailleurs, beaucoup plus pur que celui d’Audierne, port avec lequel les îliens ont pourtant des rapports incessants.
T’en ai-je assez dit pour une fois… Si je m’écoutais je n’arrêterai pas cette lettre de si tôt, mais je ne tiens pas à rater le facteur, pardon… le bateau.
Écris-moi à Kohanno jusqu’au 23, ensuite à Rennes. Je pense quitter l’île sous huitaine sauf nouvelle tempête car ici…
Je te tends une main salée d’embruns.
_________

J’ai quitté l’île de Sein par un clair de lune embrumé à 4 h du matin, et comme dernière vision c’était bien ainsi.
Philistin ! tu confonds Enez Eusa (Ouessant) et Enez Sun. Je t’interdis bien d’y faire escale avant
d’être capable de converser en breton avec les îliens. Malgré cette réputation qu’ils ont d’être
farouches. J’ai réussi à dessiner 7 ou 8 portraits d’îliens, dont deux vraies beautés, et j’avais si bien réussi à gagner le cœur des petits enfants qu’ils venaient m’apporter des mures pendant que je travaillais. De les rapides impressions, tant picturales qu’humaines, j’espère en sortir un peu q.q chose. Je rapporte dans tous les cas dans mes bagages une bonne moisson de notes et de croquis.