Journal de PEINTRE 1949 St Brieuc

            » Le 22 septembre 1949. J’achève ici, au Grand Séminaire de Saint-Brieuc, une décoration assez importante (fond de la crypte à droite et à gauche de l’autel). J’ai fait cette composition dans les conditions matérielles suivantes :
         P1190442 frise 
  Le mur (ciment et chaux) a été plâtré au début de l’été puis, étant bien sec, recouvert d’une toile marouflée. Cette toile de jute non encollée a été directement marouflée à la céruse en pâte (contenant un peu de siccatif « colle d’or » Lefranc). Une toile marouflée n’a pas besoin d’être encollée préalablement puisqu’elle est destinée à faire corps avec le mur. L’encollage risquerait au contraire d’être une source d’ennuis futurs pour la conservation de la peinture si le mur est un peu humide. Après ce marouflage, le peintre a eu le tord de donner immédiatement une couche de céruse trop épaisse dans laquelle entrait en outre trop d’huile. J’ai été obligé de faire gratter un ou deux morceaux trop empâtés et qui « ridaient », puis j’ai fait passer une seconde couche sur l’ensemble contenant plus d’essence. J’ai peint quinze jours environ, après cette dernière couche. Délais trop courts mais qui ne tenaient pas à moi car j’avais insisté depuis longtemps pour que cela fut prêt dès le début de l’été. Du point de vue résultat sous le pinceau, ce font ne m’en a pas moins donné une matière agréable ayant été légèrement « granité » au rouleau lors de son application.
            L’éclairage ne venant que d’un seul côté, je n’avais pas à craindre de brillants désagréables et ai pu donc me servir d’une peinture contenant un peu de vernis (siccatif de Harlem).
 
Voici les couleurs dont je me suis servi :
Blanc de zinc en bâtiment de la meilleur qualité, auquel j’ai ajouté par kilo 1/2 cuillerée à café de siccatif de Paris liquide, 1/2 cuillerée à café de siccatif de Harlem (vernis résine dure), 2 cuillerées à café de ponce en poudre (suivant en cela l’exemple des anciens qui se servaient de verre pilé pour « aérer » leurs couleurs au broyage), 2 cuillerées à café de cire vierge.
Pour les autres couleurs, je me suis inspiré des mêmes proportions (sauf siccatif de Paris dont je ne me suis servi que pour le blanc seulement).
Je m’en suis tenu d’ailleurs à une palette très simple :
            1 blanc (zinc)
            1 jaune (jaune de Mars clair)
            1 terre (naturelle)
            2 rouges (orange de Mars et Rouge anglais)
            1 vert (vert oxyde de chrome)
            1 brun (Terre de Sienne Brûlée)
            1 bleu (outremer)
Soit 7 couleurs plus le blanc.
 
Comme surface j’avais à peindre :
            2 foix 3mx3 soit environ 20 m²
            J’ai utilisé moins de 4K de blanc
            4 ou 5 tubes demi décor de jaune de Mars (« fournit » beaucoup)
            Autant d’orange de Mars
            3 ou 4 d’outremer
            Autant de Sienne Nature et Brûlée
            1 tube de Rouge anglais
            La valeur de 3 ou 4 tubes de vert
            Oxyde de chrome broyé par moi au fur et à mesure.
En somme, beaucoup moins de couleurs (blanc mis à part) que je n’aurais cru.
 
            J’ai d’ailleurs évité les reprises trop chargées en, épaisseur et j’ai préféré employer des hachures ou des traits plutôt que le procédé d’empâtement excessifs qu j’utilisais autrefois et qui avait l’inconvénient de vieillir assez mal, toutes les couleurs n’accrochant pas également la poussière. Sur ce fond à l’huile, les couleurs que j’ai employées séchaient très vite ; grâce au vernis siccatif de Harlem, je n’ai eu aucun embu aux reprises, grâce à la cire le brillant de l’huile était très atténué ; l’ensemble est lumineux. Comme véhicule, j’ai employé de l’essence de térébenthine pure. J’ai évité les repeints dans le demi-frais et ‘ai remanié aucun morceau de la composition. En somme, bonnes conditions de travail pour la conservation malgré un enduit un peu moins dur que je ne l’aurais voulu.
            A retenir, la substitution du jaune de Mars clair à l’ocre jaune et celle de l’orange de Mars à celle de l’ocre rouge. Deux oxydes de fer ultra solides à deux terres, aussi solides mais beaucoup moins lumineux et moins couvrants. Les couleurs de mars ont vraiment un pouvoir colorant extraordinaire. En outre, l’emploi de ces couleurs permet des accords très harmonieux et simples avec le vert oxyde de chrome.
            A retenir encore : harmonie de mon ciel : vert oxyde de chrome + blanc + une pointe très légère de jeune de mars clair d’une part, d’autre part : nuages de valeurs presque égale jaune de mars clair + blanc. Sur ce fond, le bleu + blanc chante extraordinairement et devient la note sensible tandis que l’orange de mars et le rouge anglais jouent les complémentaires (ne pas abuser du rouge anglais qui, sur ce fond, fait très froid).
            A noter que j’ai peint la robe du Christ et celle du grand prêtre avec de l’orange de Mars, resserrant des rehauts de rouge anglais pour quelques touches limitées, doublure des manches etc. Dans la croix : vert rompu, fait de vert oxyde de chrome, de jaune de Mars, d’outremer. Même vert dans l’arbre. Dans la robe de ste Anne, même vert rompu (avec le brun terre de Sienne naturelle).
A noter encore les cheveux de Marie Magdeleine : jaune de Mars et orange de Mars. La terre, terre de Sienne rompue d’outremer. Les lointains se détachent sur le ciel terre de Sienne brûlée et blanc. Le corsage de la Vierge-enfant d’un outremer rompu de blanc et de vert oxyde de chrome. Même bleu dans le capuchon de la Vierge-mère. Bonnet du grand prêtre Rouge anglais et blanc. Rayures vertes (vert oxyde de chrome + jaune de Mars) et bleues (outremer + blanc).
            Dominante dans la composition : verte (vert et jaune de Mars alterné dans le ciel et les nuages). Ensemble très chaud. »   extrait du journal de Xavier de Langlais

photo après restauration 2017

 

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